
W Hotels, Transat Jacques Vabre
© W Hotels / FNOB
Après une course très difficile, les deux bateaux de l'écurie de la FNOB sont parvenus à Puerto Limón. Déjà en soi un succès, ce résultat est d'autant plus satisfaisant que Bubi Sansó a terminé troisième. Il s'agit là d'un véritable tournant dans l'histoire de la voile océanique espagnole qui ne cesse de gagner du terrain sur la scène internationale.
Le 8 novembre 2009 restera dans la mémoire de tous les Espagnols qui suivent l'actualité de la course au large comme un moment fort. Ce jour-là, à midi, dans le froid et l'humidité automnale du Havre, la voile océanique de compétition espagnole s'engageait dans une course classique de grande renommée : la Transat Jacques Vabre.
Ce départ de Normandie, avec deux bateaux de l'écurie FNOB et quatre navigateurs espagnols, représentait déjà une réussite impensable quelques mois auparavant. Le fait que les deux bateaux aient tous deux rallié Puerto Limón l'est encore plus, quant à la troisième place de Javier “Bubi” Sansó, il s'agit d'un succès remarquable. Après avoir été quatrième en 2001 et contraint à l'abandon en 2003, le Majorquin a obtenu le meilleur résultat national sur les neuf éditions de cette transat.
Une course au plus haut niveau
Un coup d'oeil aux 14 équipages qui affrontaient ces 4 730 milles entre Le Havre et Puerto Limón nous montre que cette année, la fine fleur de la classe IMOCA était au rendez-vous. Presque personne ne manquait à l'appel : Michel Desjoyeaux - Jérémie Beyou sur Foncia ; Vincent Riou - Arnaud Broissères, sur Akena Verandas ; Samantha Davies - Sidney Gavignet, sur Artemis ; Roland Jourdain - Jean Luc Nélias, sur Veolia Environnement ; Sébastien Josse - Jean François Cuzon, sur BT ; Marc Thiercelin - Christopher Pratt, sur DCNS ; Kito de Pavant - François Gabart, sur Groupe Bel ; Alex Thomson - Ross Daniel, sur Hugo Boss ; Marc Guillemot - Charles Caudrelier Benac, sur Safran ; Dee Caffari - Brian Thomson, sur Aviva et Armel Le Cléac'h - Nicolas Troussel, sur Brit Air. Au total, quatorze 60 pieds IMOCA ont garanti une course palpitante au plus haut niveau technique.
Le départ nous a déjà donné un avant-goût de ce qu'allait être la première moitié de cette transatlantique. Après quelques heures de navigation par temps calme, un vent fort s'abat sur la flotte et ne la quitte plus pendant dix jours. Avec des vents contraires de 30 à 40 noeuds et des creux de quatre à six mètres, la sortie de la Manche, d'ordinaire déjà délicate, est spécialement difficile. Le moins chanceux de tous est le trimaran Actual d'Yves Le Blévec et Jean Le Cam, qui chavire et abandonne la course moins de cinq heures après le départ.
Au matin du 9 novembre, devant un bulletin météo annonçant une dégradation notable du temps, la flotte des monocoques se divise en trois. Quelques-uns décident d'aller le plus au nord possible, pour entrer dans l'Atlantique à l'allure la plus favorable. La plupart des bateaux préfèrent rester sur la route orthodromique (la route idéale) et ne pas tenter de coup tactique si tôt dans la course. Un troisième groupe, minoritaire, opte pour une route Sud, a priori quelque peu risquée, mais plus calme. W Hotels choisit la route centrale et 1876 se dirige vers le nord. Ce même jour, Brit Air rentre au port où il annonce son abandon le mardi 10.
Deux options tactiques
Au quatrième jour de course, les positions commencent à se clarifier. Une violente tempête située au nord des Açores oblige les skippers à prendre leur première grande décision tactique. Au centre de la dépression, le vent atteint les 50 noeuds, et les voiliers doivent contourner cette zone. Comme cet important aléa météorologique se trouve sur la ligne orthodromique (le parcours idéal), les bateaux doivent décider de l'éviter par le nord ou par le sud. Huit d'entre eux (dont 1876 en mode furtif) se dirigent au nord et cinq au sud.
L'option nord est choisie par BT, Veolia Environnement, Safran, Mike Golding Yacht Racing, Aviva, Hugo Boss, Groupe Bel et 1876. Ce groupe sera en tête du classement pendant la première semaine. Parmi les partisans de l'option sud, on retrouve W Hotels, Akena Verandas, Artemis, DCNS et Foncia. Ce dernier est le premier à virer au sud pour éviter les tempêtes et profiter des alizés.
Les moments les pires
Après une journée de navigation agréable au cours de laquelle 1876 établit le record des 24 heures sur la course, le jeudi 12, le pire commence : des vents de 45 à 50 noeuds atteignant 60 noeuds en rafales dans une mer formée compliquent la tâche des navigateurs, qui doivent se préoccuper davantage de leur propre sécurité et de celle de leurs bateaux que de leur position au classement. Seuls trois bateaux, Veolia Environnement, Hugo Boss et 1876 de Pachi Rivero et Yves Parlier, se trouvent cette nuit-là dans une zone plus calme. Les conditions difficiles rencontrées par la flotte pendant 48 heures entraînent l'abandon de DCNS et BT.
Les plus heureux sont sans aucun doute les adeptes de la route centrale : Safran, Mike Golding Yacht Racing et Groupe Bel, par la suite les trois à gravir les marches du podium. Même s'ils rencontrent au début un vent plus faible que ceux qui ont opté pour un cap plus ouest, ils ont plus de chances d'échapper à la dorsale anticyclonique qui vient à leur rencontre par l'ouest. Les partisans de l'option ouest sont 1876 et Hugo Boss, ce dernier abandonne le lundi 16 après une collision subie la veille dans l'après-midi. Les adeptes de l'option extrême est rencontrent quant à eux des vents plus stables, mais insuffisants pour rattraper la grande distance qui les sépare de la route orthodromique. Ce groupe est composé de Foncia, Akena Verandas, Artemis et W Hotels.
Choix radical pour 1876
Après la tempête, le mercredi 18 commence dans des conditions plus normales. L'entrée dans la zone des alizés a transformé la régate en une autoroute sur laquelle c'est la loi de la vitesse qui départage les concurrents. Cette même loi stipule que le bateau le plus rapide a le plus de chances de gagner s'il ne commet pas d'erreurs. C'est ainsi que Safran, Groupe Bel et le duo Mike Golding-Bubi Sansó commencent à semer leurs poursuivants.
Seul Foncia, à un moment, menace de remettre en question la suprématie du trio de tête. Desjoyeaux et Beyou se sont rappelés de ce proverbe en course au large qui dit : “pour arriver premier, il faut d'abord arriver”. Ils ont esquivé toutes les tempêtes. Naviguant sur un bateau intact, ils pariaient sur des alizés plus forts et plus au nord que ceux qu'ils ont finalement rencontrés. S'ils avaient eu plus de vent quelques jours plus tôt, ces lignes parleraient sûrement d'une autre grande leçon du “Professeur”, le surnom donné par les Français à Desjoyeaux. Mais comme ce vent d'est miraculeux ne s'est pas manifesté comme prévu, c'est un autre vieux dicton de la course au large qui s'est imposé : “La victoire revient à qui commet le moins d'erreurs”.
Cette même règle peut s'appliquer à Pachi Rivero et Yves Parlier, qui à ce moment-là décident de virer à l'ouest. Ils espèrent profiter du vent généré par une petite perturbation très au nord de la flotte, mais cette manoeuvre extrême leur fait perdre quatre places. Ils sont relégués de la cinquième à la neuvième place, jusqu'à ce que le vent qu'ils attendaient souffle enfin, leur permettant alors de récupérer leur cinquième place. Ils se retrouvent néanmoins très décalés au nord de la flotte, ce qu'ils vont payer cher dans les derniers jours de course vers le passage de la Mona : une zone de calme les freine pendant plus de 24 heures, et ils retombent à la neuvième place qu'ils vont conserver jusqu'à l'arrivée.
Aux portes des Caraïbes
La porte d'entrée des Caraïbes représente le dernier noeud tactique de la régate. Neuf bateaux évoluent entre les latitudes 18 N et 20 N. Parmi eux, les trois premiers, Safran, Groupe Bel et Mike Golding Sailing Team, qui se trouvent entre 400 et 600 milles plus à l'ouest, disposent d'un choix plus large dans leurs options car ils sont plus proches des premières Antilles.
Les six autres bateaux de ce groupe, Foncia, Veolia Environnement, Aviva, W Hotels d'Alex Pella et Pepe Ribes, Akena Verandas et Artemis doivent encore gagner de l'ouest pour ne pas entrer en mer des Caraïbes trop au sud, ce qui allongerait leur route de quelques dizaines voire centaines de milles, soit un parcours similaire à celui des multicoques. Sur sa route presque obligée après s'être extirpé de l'anticyclone qui lui a fait perdre quatre places, le dixième bateau de la course, 1876 (Pachi Rivero - Yves Parlier), navigue à la latitude 32º 40’ N, c'est-à-dire 720 milles au nord du reste de la flotte.
La belle remontée de W Hotels
En mer des Caraïbes, la flotte rencontre des vents portants de 20 à 30 noeuds. Chaque empannage est sans droit à l'erreur. Chacun devient, au fil des heures, déterminant pour le classement final. Safran et Groupe Bel se battent dans un duel en règle jusqu'à la fin, mais sans changement au classement. Mike Golding Yacht Racing parvient à tenir en respect Foncia à 150 milles dans son sillage.
Mais c'est plus en arrière de la flotte que la bataille fait rage. La lutte pour la cinquième place est digne d'entrer dans les annales : d'abord, W Hotels effectue une remontée épique qui le ramène de la neuvième à la cinquième place. Plus tard, tous entrent en mode furtif pour tenter un dernier coup de maître. La surprise se produit au cours de la dernière nuit pour W Hotels qui, ralenti sous un nuage, est dépassé par Veolia Environnement. Comble du désastre, Aviva et Akena Verandas se rapprochent, menaçants.
Mais pendant les deux dernières heures de course très intenses, W Hotels rattrape le temps perdu et devance finalement le bateau français de quatre minutes et 17 secondes sur la ligne d'arrivée. Un dénouement on ne peut plus passionnant pour une course à la voile de plus de 4 700 milles qui, pour plusieurs des raisons énumérées ici, restera dans la mémoire de tous les Espagnols.